Roger Markic est rentré le 23 octobre dernier de République Démocratique du Congo où il était parti, début mars 2006, en qualité de responsable réhabilitation chargé de la mise en œuvre d’un programme d’aide à la réinstallation dans leur zone d’habitation d’origine des populations déplacées victimes des conflits en Ituri. En encadrant une équipe de 46 salariés locaux et en supervisant la réhabilitation de 15 écoles primaires, pendant 7 mois, Roger a contribué à réinstaller durablement 4.000 familles déplacées (20.000 personnes) et à améliorer les conditions de scolarisation de 4.481 enfants.
Originaire de Bosnie-Herzégovine, âgé de 35 ans, Roger n’en était pas à sa première expérience humanitaire, mais il a vécu là sa première expatriation, aux côtés de sept autres expatriés de Première Urgence. Catherine Tetart, Responsable des Ressources Humaines Expatriées de l’association, a recueilli son témoignage : récit d’un engagement de longue date.
C : Roger, tu as vécu la guerre en ex-Yougoslavie quand tu étais plus jeune. Est-ce que c’est de là que t’est venue l’envie de t’engager dans l’humanitaire ?
R : Pendant la guerre chez nous, je ne savais presque rien de l’humanitaire. Je voyais de temps en temps passer devant moi des camions de l’Organisation des Nations Unies (ONU), mais c’est tout. Une fois, j’ai demandé si je pouvais travailler avec eux, mais ça n’a pas marché. Quand je suis rentré chez moi, après avoir été réfugié avec ma famille, il fallait à tout prix que je travaille. Notre maison avait été détruite, j’avais deux enfants à charge, j’avais besoin, comme tout le monde, de gagner ma vie. Je ne savais pas quoi faire. Je parlais français et un peu anglais. Je voyais régulièrement le petit camion de l’armée du salut américaine passer pour faire des distributions de produits alimentaires ; c’étaient les premiers humanitaires à pénétrer dans la ville de Sipovo. J’ai contacté leur bureau d’information et deux jours après, un voisin est venu me dire qu’ils me cherchaient pour me proposer du travail. Je pensais qu’ils avaient besoin d’un interprète. J’ai passé un entretien sur un parking, et j’ai commencé à travailler pour eux aussitôt. Le premier jour, j’ai reçu 50 marks allemands : à l’époque je n’avais absolument rien, ça représentait une somme d’argent colossale : je n’avais jamais été aussi riche. C’est comme ça que j’ai commencé dans l’humanitaire.
C : Comment as-tu entendu parler de Première Urgence ?
R : La première fois que j’ai entendu parler de Première Urgence, c’était chez nous, en Bosnie. C’était en l’an 2000, je crois. J’ai rencontré Christophe, qui était le Chef de Mission de Première Urgence en Bosnie à l’époque. C’était dans une réunion organisée par le Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (UNHCR), à Banja Luka. Comme je parlais français, je cherchais toujours à rencontrer des Français, alors je me suis rapproché de lui.
C : Pourquoi avoir choisi de partir ensuite sur le terrain à l’étranger avec Première Urgence ?
R : Ce que je connaissais de Première Urgence en Bosnie était très positif. Et puis les organisations humanitaires de cette taille sont connues pour être flexibles. Comme elles ne sont pas trop grosses, les contacts avec le siège sont fréquents, c’est quelque chose d’appréciable quand on est sur le terrain.
C : Cette mission en RDC était ta première mission à l’expatriation. Quelles étaient tes principales appréhensions avant ton départ ?
R : C’est difficile à dire. Aujourd’hui, on peut facilement se renseigner sur le pays dans le quel on se rend, en consultant Internet avant de partir. Mais quand on arrive sur le terrain, à part les statistiques, rien ou pas grand chose de ce qu’on a lu ne correspond à la réalité…
C : En quoi a consisté l’essentiel de ton travail sur le terrain ?
R : J’ai passé l’essentiel de mon temps à coordonner les différentes personnes impliquées sans le projet : les autorités locales, les bénéficiaires, le bailleur de fonds, mes collègues de Première Urgence, le staff local… Je devais collecter toutes les informations, les trier et les transmettre aux bons interlocuteurs.
C : Quelles ont été les plus grosses difficultés auxquelles tu as dû faire face pendant ta mission ?
R : J’ai trouvé ça parfois difficile de faire comprendre à tout le monde que ce que je faisais avait du sens ! Mes années d’expérience dans l’humanitaire, en Bosnie, m’ont beaucoup aidé à comprendre la mission en RDC et les bénéficiaires. Mais il faut dire que dans ce métier, on apprend toujours, très vite, car chaque pays, chaque endroit est différent.
C : Est-ce qu’il y a des choses qui t’ont choquées sur le terrain ?
R : Des choses qui m’ont choqué sur le terrain ? Pas grand chose, à part la situation de la population locale, qui est difficile à supporter.
C : Est-ce que la dimension interculturelle a constitué un handicap pour toi sur cette mission ?
R : J’ai trouvé ça très intéressant de travailler avec des personnes de culture, de pays et d’origines différents. Les habitudes ne sont pas les mêmes. Parfois il y a des choses qui paraissent étranges, mais c’est la vie.
C : Roger, tu es marié et tu as des enfants. En RDC, tu es parti seul, loin de tes proches, parce que les conditions de sécurité et de vie ne nous permettaient pas d’envisager un départ en famille. Comment as-tu fait pour concilier ton engagement humanitaire et ta situation personnelle ?
R : J’aime ma femme et mes enfants. En Bosnie, j’ai une famille et une maison, ça m’apporte une certaine stabilité quand je suis en mission.
C : Quels enrichissements as-tu tiré de cette mission ?
R : A chaque expérience dans l’humanitaire, j’ai appris quelque chose de nouveau : que ce soit en Bosnie ou à l’étranger, au début de ma carrière ou maintenant, après 10 ans d’expérience. Ce que j’ai retenu du Congo, c’est qu’on peut être heureux, même si on vit dans une paillote : avoir des amis, chanter, ça peut procurer beaucoup de plaisir. Quelque fois, il est bon de se rappeler que la vie est aussi faite de petits bonheurs simple.
C : Si tu devais donner un conseil à un expatrié qui partirait, comme toi il y a quelques mois, pour sa première mission humanitaire à l’étranger sur le terrain, qu’est-ce que tu lui dirais ?
R : C’est toujours difficile de donner un conseil à quelqu’un. Etre confronté aux réalités du terrain, ça remet les pendules à l’heure, et ça peut faire du bien. Mais il faut savoir trouver un certain équilibre : chacun a ses propres limites, et il doit les connaître, savoir jusqu’où il est prêt à aller. Il faut aussi garder en tête que nous ne sommes pas là pour bouleverser les habitudes de vie des bénéficiaires, mais pour essayer d’améliorer leurs conditions de vie, et leur redonner de l’espoir. L’humanitaire, ce n’est pas seulement des chiffres pour les bailleurs…
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